Pierre Assouline
Avec Roy Sfeir, on n’a pas besoin d’aligner les mots, de faire des phrases, de noircir des pages. Cela ne ferait qu’obscurcir ce qui est limpide. Quand vous le rencontrez, il vous dit : voilà, ma peinture c’est ça. C’est tout. Et c’est suffisant. Nul besoin d’en rajouter. A quoi bon commenter ?
Alors on regarde cette fantastique confusion de signes et de couleurs, de volumes et de formes. Dans un premier temps, on cherche des clés, un code d’accès. On fouille la biographie. Mais comme il est très discret, très réservé, elle se réduit à une manière de fiche signalétique. En vrac. Beyrouth 1952 … En France depuis une dizaine d’années… Une femme allemande, deux jeunes enfants … Troisième exposition personnelle… Boit du café turc… Autodidacte … Découvre jeune la peinture à travers les livres d’art dans la librairie paternelle … A la maison il y avait des tableaux abstraits … Peint depuis toujours…
Depuis toujours. Il égrène un chapelet entre les doigts et répète : depuis toujours … Papiers froissés, collages, aquarelles, gouaches. Sfeir, c’est la diversité. Il se veut ennemi du systématique, du procédé, de la facilité, de la répétition. Incapable de réprimer sa propension au changement, un tel peintre ne peut se faire à l’idée d’être l’homme d’un style. Il explore des voies différentes tout en restant lui-même. Tentez une expérience : mettez trois Sfeir d’inégale inspiration côte à côte et demandez à un visiteur impromptu le nom des trois peintres …
Sfeir parvient naturellement à cette variété tout en restant fidèle à ce qu’il y a de plus authentique en lui : un créateur encore écartelé entre inspiration et invention. Mais toujours en quête d’un chemin « A la manière de « , il ne sait pas ce que c’est. Mais il est suffisamment lucide et honnête pour reconnaître ses ancêtres. Sa révélation, ce fut Picasso, puis Pollock, Masson et Michaux qui fut la découverte. Le choc. En regardant ses tableaux, il s’est senti photographié de l’intérieur, il a reconnu ce qu’il avait peint dans son intimité. Une totale communion. Comment après un tel bouleversement émotionnel, se dire « créateur « sans une part de scepticisme et d’humilité ?
Sfeir, c’est l’eau, l’élément de la nature qui correspond le mieux à sa sensibilité. Il s’en dégage une douce fluidité. Le voici à sa table. Ni palette, ni chevalet. Des papiers 65 x 50 format raisin, à contre-courant des grands panneaux en vogue. Tant pis si les railleurs appellent ça des timbres-poste. Lui, il sait que c’est sa distance, sa surface. C’est là que S. exerce le mieux sa sphère d’influence…
Trois couleurs, principalement : rouge, jaune, bleu. Et depuis peu, du noir. Puis c’est le voyage dans l’inconscient, une immersion totale dans un périple de quelques dizaines de minutes très intenses. La main part toute seule, automatique dirait-on, mais l’esprit et la conscience esthétique la contrôlent. Pour se concentrer, il a besoin de cette rapidité d’exécution. Ce n’est que dans l’urgence qu’il donne le meilleur de la création aux antipodes de son tempérament, du moins en apparence.
Pour lui un tableau réussi ne peut se concevoir ni se juger seul. Il faut le remettre dans le contexte, parmi ses prédécesseurs. Afin de préciser les repères communs et baliser l’évolution. Il y avait avant et il y aura après. S’il devait se répéter, Sfeir préfèrerait poser le pinceau. Trop facile, le procédé.
Ceux qui regardent croient déceler ici des croix, là des fœtus. Ils expliquent … Lui les laisse libres de toute interprétation. A la limite, il n’en a pas et veut ignorer celle des autres. Gardons-nous d’y relever les traces d’une quelconque désinvolture. Cette peinture ne lui appartient déjà plus. Il est ailleurs dans la suivante. Il y aura encore du rythme et des signes, avec partout de l’eau sur du papier. Il y aura un sens qu’il refusera de déchiffrer. C’est écrit au pinceau, cela suffit. Pour ne pas restreindre la liberté d’évasion du lecteur – spectateur et lui laisser le champ entièrement libre, il ne met pas de titre. Que des numéros. Car il n’y a dans ses tableaux ni sujet, ni thème. Juste ce que Sfeir avait à dire. Mais c’est déjà beaucoup.
Pierre Assouline
1987