Olivier Delahaye
Je n’ai jamais rencontré Jérôme Legrand, juste ses peintures. Son galeriste m’a expliqué qu’il préfère rester dans l’ombre. Bon. Je respecte. Après tout, je n’ai pas rencontré Voltaire, Alexandre Dumas, Marguerite Yourcenar ni Henry Miller, ni Leonardo, ni Goya, ni Léger, ni Muek… pourtant j’aurais aimé. Mais ça ne m’a pas empêché d’apprécier leur œuvre. Alors, je me fais une raison.
Avec Jérôme Legrand, ça n’a pas été un coup de foudre ni une évidence… Il y a un côté « Nymphéas » avec le travail de Legrand, ça demande une proximité dans la durée, d’y revenir, de se laisser imprégner. Du temps. Je ne parle pas des Nymphéas par hasard, parce que Legrand a la même fascination de l’eau que Monet, même s’il l’appréhende différemment. Chez Monet, l’eau était le réceptacle et le diffuseur de la lumière, l’eau était le miroir nécessaire de son sujet, la lumière : trois cent mille kilomètres/seconde. Chez Legrand, c’est l’eau le principe actif. C’est plus lent. Legrand est le peintre de l’eau… peut-être le premier peintre de l’eau dans laquelle se dissolvent sensations et émotions, une peinture qui coule comme de la musique, comme du temps. Il y a une subtilité musicale chez lui. Musicale et temporelle, pléonasme que j’utilise pour dire que la peinture de Jérôme Legrand exige une cohabitation, une écoute.
Je ne sais pas ce qu’il veut nous dire, ses tableaux sont comme des haïkus, des poèmes magnifiques dans une langue étrangère, des sonates, des moments de vie fugitifs fossilisés ; il y a là quelque chose qui est au-delà du discours. L’eau c’est la vie, la condition de la vie et ce qui la recouvre lorsqu’elle s’est épuisée, avant qu’elle ne rejaillisse. L’eau passe sur les toiles de Legrand et laisse des sédiments d’émotions, de choses profondément enfouies dans les plis du temps, de poussières d’étoiles échappées du cosmos, de rêves dont on ne souviendra jamais. Est-il musicien, scientifique, medium ? Je ne suis pas sûr qu’il soit de notre époque. Jérôme Legrand est assis au bord d’un grand fleuve, plus large que l’Orénoque, lent et énigmatique.
Olivier Delahaye
2017